10 août.

Lord Cornelly, le richissime, l’excentrique lord Cornelly, était assis derrière le bureau monumental, qui depuis des années faisait son orgueil quotidien et sa joie. Ce meuble, de dimensions extraordinaires, on l’avait fait sur ses indications, il lui avait coûté fort cher et toute la décoration de la pièce n’existait que pour le mettre en valeur. L’effet était grandiose, un peu gâché toutefois par l’inévitable présence de lord Cornelly ; un petit homme tout rond, insignifiant et banal, qui, derrière ce bureau monstrueux, semblait réduit aux proportions d’un nain.

Une élégante secrétaire, dont la blondeur était en parfaite harmonie avec le luxe ambiant, glissa silencieusement sur le parquet ciré et vint poser devant lord Cornelly une feuille de papier sur laquelle son regard s’abaissa.

— MacWhirter ? dit-il. MacWhirter ?… Connais pas !… Jamais entendu parler de lui !… Il a un rendez-vous ?

Sur la réponse affirmative de la blonde secrétaire, il réfléchit de nouveau.

Et la lumière se fit.

— MacWhirter ! Mais bien sûr ! MacWhirter !… Envoyez-le-moi tout de suite !

Un petit rire le secouait, qui ressemblait à un gloussement. Il se sentait d’excellente humeur.

Il se renversa dans son fauteuil et considéra longuement l’homme qu’il avait convoqué.

— Ainsi, fit-il, vous êtes MacWhirter ?… Angus MacWhirter ?

— Angus MacWhirter, oui, monsieur !

La voix était un peu sèche. L’homme se tenait debout, bien droit. Son visage était sévère.

— C’est bien vous qui travailliez avec Herbert Clay ?

— Oui, monsieur.

Lord Cornelly se mit à rire.

— J’ai beaucoup entendu parler de vous, dit-il ensuite. Clay s’est vu retirer son permis de conduire, simplement parce que vous n’avez pas voulu dire comme lui et jurer qu’il ne marchait pas à plus de trente à l’heure ! Il nous a raconté ça au grill du Savoy. Il en était vert !… « Tout ça, répétait-il, à cause de cette sale tête de cochon !… » Il en bégayait !… Alors, savez-vous ce que je me suis dit ?

— Je n’en ai pas la moindre idée.

Le ton était un peu froid, mais lord Cornelly, qui savourait ses souvenirs, n’y prit point garde.

— Je me suis dit, reprit-il, que vous étiez exactement le genre de type avec qui je pourrais m’entendre ! Un homme qu’on ne pourrait pas soudoyer, à qui on ne peut pas faire dire de mensonges ! C’est moins courant qu’on ne pense !… Notez que, moi, je ne vous demanderai pas de mentir ! Mes affaires n’exigent pas ça !… Non ! Seulement, j’ai besoin de gens qui soient vraiment honnêtes… et il n’y en a pas tellement !

Il se mit à rire et mille petites rides s’inscrivaient sur son visage simiesque. Impassible, MacWhirter attendait.

Brusquement, lord Cornelly cessa de rire.

— Si vous voulez un emploi, MacWhirter, dit-il, j’en ai un pour vous !

— Ça m’arrangerait.

— Il s’agit d’un poste important, que je ne puis confier qu’à un homme qui a des références – les vôtres me suffisent, je m’en suis inquiété – et, surtout, à un homme en qui je puisse avoir la plus absolue confiance.

Il se tut. MacWhirter restait muet.

— Alors, reprit lord Cornelly, puis-je réellement avoir confiance en vous ?

— Ce n’est pas parce que je vous aurai dit oui, fit MacWhirter, que vous serez renseigné là-dessus !

La réponse parut enchanter lord Cornelly.

— Parfait ! s’écria-t-il. Vous êtes bien l’homme que je cherche. Asseyez-vous !… Connaissez-vous l’Amérique du Sud ?

Longuement, il expliqua à MacWhirter ce qu’il attendait de lui. Une demi-heure plus tard, l’Écossais se retrouvait dans la rue, titulaire d’un emploi intéressant, extrêmement bien payé et plein d’avenir.

Le Destin, après lui avoir fait grise mine, se décidait à lui sourire. Il en éprouva une certaine satisfaction, mais il ne pouvait dire que la chose le transportait d’allégresse. Ce qui l’amusait, parce qu’il avait le sens de l’humour, c’était de devoir le poste qu’il allait occuper aux manifestations de mauvaise humeur de son ancien patron. Pour le reste, il reconnaissait qu’il avait de la chance, mais il n’avait même pas envie de s’en réjouir. Puisqu’il fallait vivre, il vivait. Mais il ne fallait pas lui demander d’y prendre plaisir. Sept mois plus tôt, il avait essayé de mettre fin à ses jours. Le sort avait voulu qu’il se ratât. Il ne lui en était pas autrement reconnaissant. Certes, il n’essaierait plus de mourir. De cela, il n’était plus question. Une tentative de suicide exige une certaine somme de misère, de désespoir et de passion. On ne se tue pas simplement parce qu’on considère que la vie est une suite d’événements dépourvus d’intérêt. Il acceptait de vivre, mais il ne fallait pas attendre de lui de l’enthousiasme.

Il était assez content que son nouvel emploi dût l’éloigner de l’Angleterre. Fin septembre, il s’embarquerait pour l’Amérique du Sud. D’ici là, il ne manquerait pas d’occupations : il lui faudrait, dans les semaines à venir, s’équiper, faire des achats nombreux, se familiariser aussi avec certains aspects assez compliqués des affaires de lord Cornelly. Il n’aurait guère, avant de quitter l’Angleterre, que huit jours de loisirs. Qu’en ferait-il ? Les passerait-il à Londres ou à la campagne ?

Une idée peu à peu s’imposait à son esprit.

Saltcreek ?

Plus il y songeait, plus il avait envie de retourner à Saltcreek.

Il lui semblait que, maintenant, ce serait un pèlerinage amusant.

 

L'heure zéro
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